ASSOCIATION DES AMIS DE MADAME ACARIE                                         17 Octobre 1999
55, rue Pierre Butin – 95300 Pontoise

 

 

PIERRE ET BARBE ACARIE :
UN COUPLE DANS LES DERNIERES GUERRES DE RELIGION


Conférence par Claude PERRET, historienne

 

Introduction
Première partie
Deuxième partie

Introduction

La Réforme Protestante et les guerres civiles qui en ont découlé dans les trois quarts de l’Europe, à la fin de la Renaissance, constituent un drame capital dans l’Histoire de la chrétienté, et dans notre propre Histoire, l’Histoire de France. Au cœur de ce drame, quels ont été les cas de conscience, quel a été le comportement des personnages qui nous intéressent aujourd’hui : c’est le sujet dont je vais vous entretenir assez brièvement, car il s’inscrit dans une période relativement courte de la vie de madame Acarie : à peine une quinzaine d’années, entre 1584 et 1598 environ ; mais quinze ans qui ont marqué de façon profonde et douloureuse le couple attachant de Pierre et Barbe Acarie, si uni, si attiré déjà, malgré les mondanités de jeunesse, vers les choses d’en-haut.

Permettez-moi de souligner d’emblée un point très important : il ne faut pas croire que les événements dont je vais parler, particulièrement le rôle de la Ligue Catholique face au parti des Huguenots, ou encore l’accession difficile du futur Henri IV au trône de France, ou enfin les engagements personnels de Pierre Acarie et peut-être ses erreurs – il ne faut pas croire que tout cela ait provoqué des malentendus d’ordre conjugal pour ce jeune ménage. Nullement. Il serait sans doute romanesque d’observer là un cas de psychologie très à la mode, séparant deux époux jusqu’ici très épris l’un de l’autre. Ce n’est pas le cas. Nous allons voir que madame Acarie avait les mêmes réactions que celles de son mari, comme lui fervente catholique, comme lui scandalisée par les audaces et les menaces de l’hérésie protestante dont elle pressentait la redoutable séduction sur des esprits cultivés et ouverts ; nous y reviendrons particulièrement en ce qui concerne « le libre examen des Écritures ».

Permettez-moi aussi de rectifier – modestement – la partialité des jugements proférés à l’égard de la Ligue et des Ligueurs, considérés de façon simpliste comme un ramassis de fanatiques et de sots. A la fin du siècle, oui ; avant, non. Que le mouvement ait été dévié, qu’il se soit radicalisé, qu’il soit devenu politique alors qu’il était d’abord authentiquement religieux, on ne saurait le nier, mais il n’en a pas toujours été ainsi : il serait honnête, je crois, de remettre les choses à leur place et en leur temps.

Première partie

Au moment du mariage de Pierre Acarie et de Barbe Avrillot en 1582, où en est le Royaume de France? Chose extraordinaire, il connaît momentanément un certain apaisement de deux-trois ans, après sept guerres de religion. Mais la huitième va éclater, peu après, en 1585 : cette huitième guerre de religion, la dernière, sera la plus longue, la plus tragique, celle dans laquelle se trouvent plongés nos personnages, parents, voisins et amis. Depuis leur naissance, ces jeunes mariés n’avaient connu qu’un état de conflit latent : cependant, comme ils avaient été élevés l’un et l’autre en dehors de Paris (l’abbaye de Longchamp pour la petite Avrillot était loin, à la campagne ! Et Orléans pour le jeune Acarie n’avait quand même pas subi les mêmes affres que la capitale) on peut dire que jusqu’ici ils étaient moins concernés par les événements. Mais les deux familles, appartenant au monde parlementaire, étaient fort au courant de la situation inextricable dans laquelle se débattait le pouvoir royal. Le Roi Henri III, dernier des Valois, souverain d’un royaume en majorité catholique, profondément catholique lui-même en dépit de ses extravagances, oscillait entre la protection affichée des uns, la répression à l’égard des autres, ou une attitude de conciliation que l’on peut qualifier de tolérante alors que l’idée en était insupportable aux uns comme aux autres.

Depuis le Moyen Âge, on était persuadé que les conflits religieux ne peuvent se régler que par les armes; d’ailleurs les souverains des pays protestants quant à eux n’étaient nullement tolérants (cujus regio – ejus religio).

Déjà s’était constituée en France, à Péronne, en 1576, une Sainte Ligue ou Ligue d’Union : la Ligue, en réaction contre l’Édit de Beaulieu jugé par les catholiques beaucoup trop favorable aux hérétiques. Cet Édit de Beaulieu accordé naguère par Henri III après la cinquième guerre civile, avait suscité l’indignation de plusieurs seigneurs catholiques, dont le sire Jacques d’Humières, gouverneur de Picardie, fondateur du mouvement. Pour l’instant, cette fameuse Ligue était défensive comme beaucoup d’associations et confréries l’avaient précédée, sans arrière-pensée politique ; d’abord nobiliaire, elle s’est très vite étendue à la bourgeoise des villes, au bas-clergé, au petit peuple, spécialement à Paris, Paris demeuré foncièrement hostile à la Réforme. C’est ainsi que monsieur Avrillot père, et plusieurs de ses confrères s’y étaient inscrits, souhaitant avant tout dissuader le Roi de prendre des décisions jugées dangereuses et contraires au serment du Sacre.

Autre difficulté majeure : Henri III et Louise de Lorraine n’avaient pas d’enfants : lorsque survient la mort du dernier frère de la lignée, en 1584, la question de la succession future se pose avec acuité, le plus proche parent, éventuel héritier, étant désormais Henri de Bourbon, roi de Navarre, chef du Parti Protestant. La guerre va reprendre.

C’est à ce moment que Pierre Acarie devient à son tour un des piliers de la Sainte Union, à Paris, très influencé par un prêtre anglais en exil, qu’il avait secouru ainsi que ses congénères. Pierre va très vite engager tous ses biens pour la Ligue avec une générosité confondante et une certaine inconscience. Quelques mots à ce sujet ; on lit souvent que Pierre Acarie n’était pas très intelligent ; c’est faux. Très gai, dans sa jeunesse (et il n’a que 25 ans à l’époque), un peu étourdi peut-être, impulsif sûrement ; il était peu porté sur les questions matérielles car il avait toujours vécu dans une très grande aisance. Que sa femme ait manifesté plus de sens pratique, plus de maturité, sans doute ; mais ce n’est pas parce qu’on méprise l’argent ou qu’on se fourvoie dans une impasse idéologique qu’on n’est pas intelligent. Les Séguier, les Marillac, très ligueurs, n’étaient pas des imbéciles. Que dire aussi de l’infâme sobriquet dont l’ont affublé ses adversaires : « Le laquais de la Ligue » ? Il en a été le banquier, plutôt, un banquier fastueux et d’aucuns en ont bien profité. En tout cas, il assumera ses imprudences jusqu’au bout avec une grande dignité.

Aucun texte, aucun témoignage ne nous disent que sa jeune femme l’ait dissuadé d’entrer dans cette aventure, toute passionnée qu’elle était elle aussi, par la défense de l’Église Romaine, malgré ses défauts, malgré ses abus : Église romaine qui amorçait timidement, alors, sa Contre-Réforme spirituelle, en dehors de France pour l’instant : pour la France, cela viendra plus tard.

Dans cette ultime huitième guerre civile, dénommée en ses débuts la Guerre des trois Henri : le Roi Henri III, le duc de Guise Henri le Balafré, le roi de Navarre Henri de Bourbon, nous ne pouvons ici détailler les opérations militaires, se déroulant d’ailleurs surtout en province (Poitou, Languedoc, Dauphiné, Normandie), avec des fortunes diverses pour les deux camps (Auneau, Contras, Arques…). Monsieur Acarie n’étant pas homme de guerre mais homme de loi, revenons donc à Paris, où la situation évolue.

Tout d’abord, la Ligue s’organise de façon méthodique, assez rigide même. Elle est dirigée par un Conseil de représentants des seize quartiers de la capitale, formant le célèbre Comité des Seize. Pierre Acarie y siège pour son quartier de Saint-Merry (l’église Saint-Paul n’était pas construite à l’époque). Leur sont adjoints des colonels de quartiers ; plus tard sera formé un Conseil des Quarante pour éviter une tyrannie éventuelle des Seize ; à l’intérieur des Seize, un Conseil secret des Dix.

Dans l’effervescence générale, Henri III étant accusé plus que jamais d’une trop grande complaisance à l’égard des Huguenots, la Sorbonne puis le Parlement déclarent solennellement que les sujets du royaume sont déliés de leur devoir d’obéissance envers leur souverain. Ce souverain-là : Henri III. C’est personnel. On en aurait pour preuve la terrible harangue adressée au Roi par le Président Achille de Harlay, pourtant assez hostile à la Ligue, lors des États de Blois. Ce qui explique les émeutes de mai 1588 devant le Louvre, les barricades, la fuite du Roi qui s’installe à Saint-Cloud : aspect pré-révolutionnaire. A l’extérieur, Philippe II d’Espagne s’intéresse de très près au déroulement des affaires de France et ce n’est qu’un début.

Quelle est alors la position réelle de la famille de Guise ? Le Balafré, chef militaire du parti catholique, brillant, trop brillant, populaire, trop populaire, en fait peu sûr de lui, obligé même de tempérer les vociférations du petit peuple parisien dont les débordements l’inquiètent. A-t-il vraiment pactisé avec l’Espagne ? Toujours est-il qu’il est exécuté à Blois en décembre 1588, sur ordre du Roi inquiet et jaloux de ce pouvoir parallèle. Henri III sera assassiné à son tour l’année suivante par un jeune clerc débile mental (Jacques Clément) qui semble avoir agi seul malgré son appartenance nominale à la Sainte Ligue. Celle-ci a applaudi bruyamment.

Deuxième partie

Reste en lice le dernier des Trois Henri, le Béarnais, que son beau-frère et cousin agonisant a reconnu officiellement comme son successeur. Pour l’instant il n’est Roi de France qu’en théorie, rejeté par l’ensemble de l’opinion publique et doit entreprendre de conquérir son royaume. C’est dans ces années 1588-1589 que la Ligue dérape, devient la proie d’énergumènes fanatiques comme l’abbé Guincestre, curé de Saint-Gervais. Paradoxalement, c’est une sorte de commune insurrectionnelle, vaguement républicaine, nettement théocratique. L’année 1590, celle des processions qui dégénèrent en carnaval, nous intéresse sur deux points : d’une part, le siège de Paris par les troupes d’Henri IV, du printemps jusqu’au milieu d’août, célèbre par le dévouement exemplaire de madame Acarie, célèbre par l’horrible famine dont a souffert la population (Henri IV d’ailleurs, va lever le siège au milieu de l’été, sans résultat: Paris, sous le gouvernement de Mayenne ne s’est pas rendu). D’autre part, c’est l’année durant laquelle madame Acarie aurait connu ses premières extases. On connaît bien la charité débordante qu’elle avait manifestée durant le siège, les soins prodigués par elle aux blessés de guerre, aux malades ; on connaît son hospitalité inlassable dans la maison de la rue des Juifs (ce qui faisait frémir sa belle-mère). On connaît moins le tournant spirituel, extrêmement mystérieux, qui s’opère en elle à ce moment-là. Pendant ce temps, son mari organise avec zèle, au Comité des Seize, le ravitaillement de la population et continue d’y consacrer sa fortune ; c’est sans doute là que l’une va rester un peu en retrait, quand l’autre est de plus en plus accaparé dans le monde politique. Erreur fatale : bientôt le Comité des Seize s’entremet avec l’ambassadeur d’Espagne en vue d’éviter un retour des troupes d’Henri IV et serait prêt à accepter la tutelle espagnole : « Plutôt un prince étranger qu’un souverain calviniste » ; et un contingent de troupes à la solde de Philippe II s’installe dans la capitale. Le voilà, le début de trahison dont sont inconscients les protagonistes. Ces protagonistes, d’ailleurs, en viennent aux règlements de comptes entre eux ; les plus modérés sont éliminés (je pense au Président Brisson), ceux qui restent sont condamnés à la fuite en avant. Quoi qu’il en soit, la lassitude gagne les uns et les autres et le Clergé, dans son ensemble, se ressaisit, tente de joindre le Roi pour le conjurer d’abandonner le calvinisme. Le parti de ceux qu’on appelle « les politiques  », une sorte de Centre, Centre-droit, s’exprimant par la « Satyre Ménippée », prend de l’assurance, et de l’influence. Sont-ils coupables de compromission ?

Pierre Acarie lui, demeure inébranlable : il refuse l’Édit royal transférant à Tours la Chambre des Comptes ; dans un discours de haute tenue, il s’efforce, en vain, de réconcilier les Politiques et le Comité des Seize ; les violences reprennent. Enfin, enfin, Henri IV abdique le protestantisme en 1593 et l’année suivante entre dans la capitale dont il a pratiquement acheté les clefs au Maréchal de Brissac. C’est la défaite politique de la Ligue, c’est surtout le terme de l’épuisement général. Pierre, dépossédé de sa charge à la Cour des Comptes, condamné à la confiscation de tous ses biens (alors qu’il ne lui en reste plus), banni et obligé de se retirer en dehors de Paris dans des maisons amies qui veulent bien le recevoir. Pierre Acarie va demeurer quatre ans loin des siens jusqu’au fameux Édit de Nantes de 1598. Quatre ans de séparation pendant lesquels la malheureuse madame Acarie, dans un état de dénuement extrême, va subir les conséquences de trois chutes successives qui vont la laisser infirme pour le restant de ses jours. Les trois chutes de son chemin de Croix (1596, 1597, 1598). L’Édit de Nantes, bien sûr, rétablit un peu les choses, du moins, permet le regroupement familial, mais plus rien n’est comme avant.

Le Bon Roi Henri, finalement magnanime, permet le retour de Pierre en sa demeure. En apparence la vie reprend, mais les deux époux ne pourront plus avoir de relations conjugales normales à cause de l’état de santé délabré de la pauvre madame Acarie, alors qu’ils sont encore jeunes (38 et 32 ans). Ceci pour la vie privée.

Quant à la vie religieuse, l’Édit de Nantes n’étant qu’un compromis, chacun le sait, il est fort mal accepté par les anciens belligérants des deux bords ; en tout cas fort mal accepté par madame Acarie qui n’a pas changé d’avis, elle non plus. Citons le témoignage de l’abbé André Duval, qui sera plus tard supérieur du Carmel et qui est son premier biographe :

« Lorsque le Roi Henri le Grand fut entré à Paris, comme pour la nécessité de son royaume il tolérait les hérétiques […] elle en était grandement attristée et se mit à prier pour les nécessités de l’Église  ».

et l’abbé Truchot, à son tour, au procès de canonisation, ne dit pas autre chose :

« Je suis témoin de la peine qu’elle ressentait lorsqu’elle considérait que l’on tolérait l’hérésie en France, et que l’on donnait des pensions à ceux qui professaient et enseignaient cette pernicieuse doctrine. La seule pensée de cela lui était insupportable  ».

Pourtant ce n’est plus un militantisme délibéré, un engagement d’ordre humain qui vont être à présent son souci ; c’est quelque chose de beaucoup plus haut, d’ordre spirituel, un autre registre. Barbe Acarie, en effet, à la lecture des ouvrages de Thérèse d’Avila qu’elle entreprend autour de 1601, va transposer, va transcender la lutte. On ignore beaucoup trop que l’une des préoccupations majeures de la grande Thérèse d’Avila avait été justement la question protestante en France, le royaume voisin. C’était même une des raisons pour lesquelles elle avait réformé le Carmel afin de l’orienter vers une prière constante pour « éteindre l’incendie en France », comme elle disait. La Madre, morte en 1582, n’avait pas pu assister à la fin de nos troubles, mais ayant exposé cette intention dans « Le Chemin de Perfection » - premier chapitre – son maître livre, elle ne pouvait que persuader davantage madame Acarie que désormais le seul combat utile, la seule reconquête valable seraient d’un autre ordre. La prière, seule.

Nous voici à l’aube du XVIIème siècle, ce XVIIème siècle français qui est le Grand siècle des âmes. Barbe Avrillot, épouse Acarie, va maintenant se consacrer à l’œuvre de sa vie : l’introduction du Carmel, à Paris et à Pontoise.

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